domingo, 25 de Outubro de 2009

Fenêtre


Pardilhó (Portugal), 2006 (MP)

Otílio est né dans cette maison. Un jour, il est parti.
Parce qu'il faut bien vivre.
L'émigration est un départ, certains l'oublieraient presque.

Inscriptions














Avenue de l'Yser, Houilles

(octobre 2009; MP)


La présence portugaise est parfois explicitement inscrite sur les murs.
Pas souvent.

quinta-feira, 5 de Fevereiro de 2009

Début de texte sans queue ni tête

Je vois que vous avez compris. C’est justement ce que j’aime : m’en revenir. Oh, ne vous inquiétez pas pour moi. Si je suis saoûl, je vous écrirai au pire un petit billet que je glisserai dans votre sac pendant que vous vous préparerez à partir, un petit sonnet sans rimes explorant les limites de la convenance. Soyez gentille, servez-moi donc un dernier verre de ce fabuleux whisky dont la couleur ocre me rappelle les margelles des puits de chez moi abandonnées aux fougères et aux ronces et sur lesquelles, parfois, un chien vient pisser ses heures solitaires comme j’excave, moi, de douloureux souvenirs que je m’invente pour jouer. Il m’arrive à ces occasions de jauger, du haut de ce piédestal de ruminations solitaires, la différence invisible qui me lie à vous autres, la plaie que vous prenez pour station balnéaire, mine d’or ou trésor caché, et j’en retire toujours cette même insatisfaction du soldat résigné obéissant à un chef qu’il exècre ou exécutant un ordre qu’il ne comprend pas.

Tout à l’heure, alors que vous parliez de vous, je me suis arrêté d’écouter, je vous l’avoue. J’ai de ces absences, je n’y peux rien, je regardais votre visage devenir flou et j’y inventais de nouveaux souvenirs comme la nuit désormais bien avancée, quelle heure est-il d’ailleurs ?, j’y repérais l’empreinte de la salive que je ne poserai sans doute jamais et je suivais des yeux mes propres doigts sur votre joue soumise et chaude, je voyais vos yeux se fermer doucement, j’aime cela vous comprenez, inventer une nouvelle narration et en refuser l’exaucement, certains appellent cela le masochisme et d’autres, naïfs, la passivité, et je ne saurais dire qui, finalement, a raison, et quel qu'en soit le nom, je m’y cache bien volontiers comme lorsque petit j’entrais dans la loge de ma gardienne d’immeuble de mère et changeais soudain de langue, dans une brusquerie telle que j’imaginais la porte de notre petit logement comme une cascade infranchissable pour les copains, qui ne m’ont du reste jamais demandé pourquoi je ne les invitais jamais à la maison.

Portrait d'un é/immigré

On trouvera également ce texte dans l'un des cahiers du Sud Express où l'errant du coin opère en cachette.

Tu sais, ses mains sont sales, elles bougent peu mais t’assènent d’elles-mêmes des histoires bruyantes et évasives, trop mais pas assez, toujours trop mais pas assez. Elles l’ont trahi plusieurs fois, m’ont tenu, secoué, caressé, battu aussi. Elles portaient cette valise qui se dérobe soudain au-dessus du rio Tâmega, et désormais restent seules, se réfugient dans les poches trouées d’un pantalon au gris déteint. J’aurais presque honte des miennes à côté lorsque nous discutons en silence, qu’il regarde sa télévision toujours allumée et que je fais mine de regarder quelque point invisible parterre ou sur le mur, mes mains fines et méticuleuses comme des pattes d’araignée, silencieuses comme un chien battu. J’en aurais honte comme de ma valise à roulettes qui n’incommode personne, de mes étagères trop sages où se côtoient mollement, sans se défier, La Peste et L’Intranquillité, de mes habits si neufs que je crois ne les avoir jamais portés.

Mes mains sont propres, resteront seules et sans histoire. Le monde déroule sa trame ailleurs, dans les plus petits plis de ses gros doigts boudinés où les poussières sédimentées s’enlisent, que mille lavages n’évacueront plus. Elles ont traîné pinceaux et parpaings, semé canalisations, murs et trottoirs dans cette ville qui appartient aux autres, ouvert la fameuse gamelle du travailleur, ah ! comme je hais depuis lors les gamelles ! La sienne était métallique, rouge, haute et trapézoïdale, aussi humble que possible, et maman la remplissait d’un tas de choses qui, mélangées de la sorte comme en quelque fosse commune, me paraissaient toujours immangeables. La gamelle de papa, je ne le savais pas encore, allait se rappeler à moi encore longtemps. Cadavérique il s’en allait le matin, ignorant de sa propre tristesse qu’il enterrait pourtant le soir dans du vin de mauvais goût.

Petit pourtant, je voulais être « travailleur » - comme papa. J’étais pressé de grandir, je voulais tenir le rôle de celui qui parlait et criait le plus fort, découvrait le soir ses grandes mains pleines de peinture blanche et à qui maman servait une lourde sopa de feijão [soupe de haricots] qu’épaississaient encore de gros morceaux de choux, de navets et de chorizo, et le pain qu’ajoutait encore papa sous mon regard attentif. Je voulais moi aussi être un grand homme, persuadé de ce que papa, une fois dehors, criait sur les autres comme à la maison et peignait ce qu’il voulait, où il voulait, avec les teintes que lui seul choisissait. Dans les aventures que j’échafaudais, avachi parterre, et où s’entrechoquaient sous mes doigts cruels de petites voitures de toutes les couleurs, c’était toujours moi qui gagnais les combats contre les méchants et j’imaginais que papa, tout en inventant quelque part des immeubles debout sous le regard ébahi de nombreux admirateurs, pouvait regarder mes victoires à travers une boîte magique qu’il aurait évidemment construite de ses mains. En réalité, petit, je ne savais pas ce qu’était un patron, j’ignorais la complexité des catégories sociales, je ne savais pas non plus qu’on pouvait être étranger et parler avec un accent. Ces découvertes tardives marquèrent, je crois, la fin de mon innocence.

C’est alors, me semble-t-il, que j’ai commencé à arracher la peau du bout de mes doigts, laissant croire à une nervosité quelconque comme l’autre là, Berthe, qui se ronge les ongles, mâchonne un crayon et râle sans cesse sur ses pâles gosses mal dégrossis. J’arrache aussi la peau de mes lèvres – elles saignent parfois. Démultipliant ainsi les traces de ma présence, mes inutiles bouts de peau qui s’enfoncent en même temps dans l’oubli, je fais de mes espoirs d’ubiquité un vague rêve heureux tout juste troublé, le matin, par l’odeur d’eau chaude que me renvoie le four à micro-ondes ou par les cris de ces satanés éboueurs dont les noms et les paroles m’échappent. De ces bouts de doigts éparpillés ne naît qu’une certitude : l’envie de les user à défaut d’être ailleurs ou partout ou un autre. Il me faut les épuiser pour le rejoindre quelque part au fond de ses pensées distraites et percevoir, ne serait-ce qu’un peu, la rugosité du temps qui le ronge.

Car papa a les mains abîmées qui ne disent pas tout, à la manière de ces vieilles maisons aux pierres croulantes qui se dressent encore à demi au milieu de vergers laissés aux mauvaises herbes, de ces vieilles bâtisses dont plus personne ne dira rien sauf lorsque, à l'occasion d'un rapide détour au début d'un circuit touristique, une voix d'enfant s'élèvera comme en songe, maman, regarde la maison là-bas, elle est abandonnée ? Je n'ai, du reste, jamais su ce qu'est devenue la vieille gamelle rouge que papa emmenait tous les matins. Peu importe, à vrai dire, je ne partirai pas à sa recherche : papa a accompli le seul voyage qui vaille. Je peux toujours courir, je n'y verrai rien.

segunda-feira, 15 de Setembro de 2008

Pardilhó, onze mois sur douze




Dans l'aube endurcie les mausolées conversent

attendent les prochains flous

(Il est déjà midi - le portail n'a pas grincé.)

Soledad

Um dia escrevi isto sobre ela.
esvoaçada e escarnecida ia ela por entre orações imersas, esquecendo por vezes o poder dos passos. de repente estampou seres, fixando instantes moribundos, irritando o decorrer das coisas como esquecêramos, derrotados, as batalhas de partículas. diluiu-se enfim nos dias acabados, o horizonte inclinado desvinculou-se da paisagem, seguindo-se trémulos e bulhas, rostos fechados, jarras e arruaceiros.

(Vais perguntar quem é "ela". Podes chamar-lhe ruptura, partida, emigração, só mesmo se quiseres. Ou Soledad, se preferires.)

domingo, 4 de Maio de 2008

Ecrits jetables

J'avais écrit ce texte, à l'origine, en portugais. Il fait partie d'un projet plus large, en portugais toujours, et qui traîne, qui traîne. Le voici retravaillé en français.

Nous avancions sur l’A86 en direction de Créteil, sous le même ciel lent qui pèse toujours quand on avance sur l'A86 en direction de Créteil. Je conduisais et elle lisait des vers idiots tirés d'une anthologie quelconque achetée à bas prix dans l’une de ces brocantes spontanées qui se forment parfois sur les boulevards remplis de pauvres et d’étrangers et où l'on trouve surtout de vieilles vestes effilochées, des coques de téléphone portable, des ustensiles de cuisine cabossés et des chaussures de ville qui ont fait sept fois le tour du monde. Nous discutions, commentions les vers, répétions les lignes, les mots, les syllabes, variant les accents et les tons et jouant, en somme, avec le lyrisme faux d'un poète inconnu, infidèles au temps, indépendants des menaces que la pluie proférait à qui voulait l'entendre.


Elle ouvrit soudain le poussiéreux Portugal de Miguel Torga, rangé en vrac dans la boîte à gants au milieu de la paperasse, de morceaux de pain dur et de cassettes de José Cid et Radiohead. Elle en lut quelques phrases : "en vérité, toutes les fois que je l’ai visitée, regardée et guettée, essayant de la comprendre, j’ai tourné autour, autour, toujours autour de la même force polarisatrice : - l’Estrela." [Serra da Estrela : chaîne montagneuse du centre du Portugal.]

– Alors là, il a rien compris, le gars, – dit-elle. – Polarisatrice… n’importe quoi...

Laissant passer un moment, elle ajouta encore :

mais c’est une force centrifuge ce truc ! Qu’ils le disent, ceux qui l’ont fuie, bordel, qu’ils nous disent si ce machin attire les gens ou les balance dehors !

Je ne répondis pas. À vrai dire, seuls les poètes et les touristes, qui finalement sont de la même espèce, peuvent trouver une quelconque force polarisatrice à ces granits hautains et muets comme d’impassibles vigiles d’un dieu d’on ne sait comment ni pourquoi, et qui se moque de ces étourdissements humains que, stupides, nous appelons la grande aventure de l’humanité.

Elle feuilleta le livre, en étudia le sommaire et lança, définitive :

– Il manque un chapitre intitulé Paris.

Oui, il le manquait. C’est bien plus tard qu'il devait témoigner de l’explosion silencieuse et des éclats d’humains sautant par-dessus les frontières puis se rassemblant en misérables troupeaux devant les consulats. Ce chapitre, alors, nous l’inventâmes nous-mêmes : saisissant un crayon, elle griffonna quelques lignes sur la Gare d’Austerlitz et le train de 8h42, la loge de la concierge où se comprimaient temps, espace et personnes, les choux et les chorizos que son père, comme le mien, rapportait toujours du marché le samedi, les longues nuits passées à attendre qu’il termine ses tournois de sueca, le téléphone gris qui passait de main en main le dimanche, comment vas-tu avó [grand-mère], ici tout va bien, parce que tout va toujours bien, tout va bien, tout va bien, étrangement, du cri à l’écho un mensonge élastique. Nous sondâmes encore les objets perdus dans la confusion des voyages, les emballages des puddings Boca Doce que nous gardions dans des boîtes de carton, l’odeur effrayante du arroz de cabidela [riz au sang de poulet] que maman se souvenait toujours de préparer quand nos grands-parents nous visitaient au village, les questions, toujours les mêmes, tu préfères ici ou là-bas, et les vieux disques du Trio Maria Albertina, de Celeste Rodrigues et de Tony de Matos que nous écoutions dans le garage dont la peinture au plafond s’émiettait, tombant peu à peu en feuilles sèches. Puis sans mot dire elle arracha les pages qu’elle venait de remplir de son écriture petite et ronde, les chiffonna et les jeta par la vitre.

– Mais alors t’as changé d’avis ?, – demandai-je.
– J’ai pas changé d’avis, non. – répondit-elle. – Le chapitre est écrit.
– Mais tu l’as déchiré ...!
– Exact –, conclut-elle, souriante, de ce sourire amer que je lui voyais toujours quand elle proclamait ses vérités. Elle rit et se tourna vers l'anthologie minable aux poètes inconnus. Le ciel continuait à menacer et nous le suivions, joyeux et impunis. Miguel Torga revint à son ennui sombre, courbé au milieu des vieilles cassettes et des restes de pain, empêché d’entendre les blagues et les rires qui emplissaient de nouveau l’espace ténu de la voiture.